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Essai théorique · n°09 · Série 4 — Ville apprenante · Volet I — Ouverture

La ville comme école — pour une architecture qui éduque à habiter

L'architecture enseigne, qu'elle le veuille ou non. Un logement mono-orienté enseigne la soumission au soleil unique ; une coursive généreuse enseigne l'attention au voisinage ; une cour d'école traversante enseigne la porosité du monde ; un socle actif enseigne la ville comme territoire partagé. Cet essai ouvre la série 4 du corpus BUPA — La ville apprenante. Un plan est déjà une leçon.

Date6 mai 2026
Longueur~7 500 mots
Lecture≈ 30 min
AuteurFrantz Buhler, DPLG

Ouverture — L'architecture enseigne, qu'elle le veuille ou non

L'architecture enseigne. Toujours. Avant même d'être regardée, comprise, commentée. Elle enseigne par ce qu'elle dispose — des murs, des sols, des seuils, des lumières, des alignements, des passages. Elle enseigne par la manière dont on y entre, dont on s'y déplace, dont on en sort. Cet enseignement est sans discours. Aucun bâti ne commente explicitement sa leçon. Une façade ne dit pas "je t'apprends à regarder la rue" ; elle ouvre, ou elle ferme, des ouvertures sur la rue, et ce geste spatial — muet — produit chez celui qui passe, décennie après décennie, une disposition à l'attention ou à l'indifférence.

Cette thèse a une conséquence doctrinale : les dispositifs spatiaux que nous travaillons — le sol, l'épaisseur bâtie, le seuil, le gradient public-privé, la lumière traversante, la porosité du rez-de-chaussée, le socle actif, la pleine terre, l'orientation — ne sont pas seulement des outils de projet. Ils sont des dispositifs pédagogiques. Ils enseignent aux habitants quelque chose de l'habiter, quelque chose de la ville, quelque chose du commun.

Cet essai ouvre la série 4 du corpus BUPA, La ville apprenante : architecture, pédagogie, transmission. Après les trois séries précédentes — habiter la ville, habiter l'intérieur domestique, ressources et écologie de la matière — cette série interroge la fonction pédagogique de l'architecture. Si le sol, l'épaisseur, le seuil, la matière sont justes, alors le bâtiment enseigne juste. La pédagogie implicite est la vérification la plus fine de la doctrine.

L'architecture n'enseigne pas en commentant ce qu'elle est ; elle enseigne par ce qu'elle dispose. Un plan est déjà une leçon.

ILe sol enseigne la porosité — la pleine terre comme première leçon

Tout commence par le sol. Le sol n'est pas un support neutre : il est matière vivante, hydraulique, biologique, non renouvelable. Il est le premier matériau de projet, et la première leçon.

Un enfant qui grandit dans un immeuble dont la cour est dallée intégralement, dont les pieds d'arbres sont absents, apprend une chose : le sol est une surface. À l'inverse, un enfant qui grandit dans un immeuble dont le cœur d'îlot est planté en pleine terre, dont les eaux de pluie sont infiltrées sur place, apprend que le sol respire, absorbe, restitue. Cette leçon — le sol comme matrice vivante — n'est jamais formulée par le bâtiment. Elle est disposée dans l'espace, et elle s'apprend par l'expérience quotidienne.

Michel Desvigne, dans Intermediate Natures (2009), a donné à cette pédagogie implicite son nom théorique. Le paysage enseigne. André Corboz, dans Le territoire comme palimpseste (1983), prolonge cette leçon : un enfant qui apprend à lire sa cour comme un palimpseste apprend en même temps que la ville a une histoire.

Sur La Part des Anges (Villenave d'Ornon, 154 logements + crèche + bureaux, livrée 2016), le cœur d'îlot planté en pleine terre, la gestion des eaux en infiltration sur place, forment un dispositif pédagogique dont les premiers élèves sont les enfants de la crèche intégrée. Cette leçon précède de quinze ans toute éducation civique à l'environnement. Elle est l'éducation.

IILe seuil enseigne l'attention

Après le sol, le seuil. Un seuil étroit, non habité, enseigne que la transition entre deux mondes — public et privé — doit être la plus rapide possible. Cette pédagogie du seuil mince produit des occupants qui n'ont pas appris à habiter l'entre-deux.

Un seuil épais, habité, travaillé comme épaisseur habitée plutôt que comme ligne, enseigne l'inverse. Le gradient public-privé donne aux enfants et aux adultes qui le traversent chaque jour une expérience fine de la négociation entre ce qui est à soi et ce qui est commun. Manuel de Solà-Morales, dans De cosas urbanas, a formalisé cette attention fine au seuil comme matière urbaine. Georges Teyssot, dans Una topografia del quotidiano, rappelle que le logement est une topographie qui se construit comme un savoir implicite, par habitude.

Sur Choisy-le-Roi (Profimob, 2025), le seuil redessiné entre rue et cœur d'îlot opère une médiation pédagogique. Sur le FJT Floirac (Aquitanis, en chantier), les seuils sont conçus pour transmettre aux jeunes travailleurs une expérience du voisinage qui n'a pas toujours été donnée ailleurs. Un FJT avec des coursives mortes enseigne la solitude. Un FJT avec des coursives habitées enseigne le commun.

IIIL'orientation enseigne la justice

Un logement mono-orienté nord enseigne à ses occupants que le soleil est un bien rare qui ne vient pas à eux. Cette pédagogie de la privation lumineuse est une pédagogie de l'injustice : les logements bien orientés existent dans la même ville, dans la même rue parfois, dans le même immeuble fréquemment.

Lacaton-Vassal-Druot, dans Plus (2007), ont formulé une doctrine de la générosité spatiale et lumineuse qui vaut comme doctrine pédagogique. Quand ils ajoutent des jardins d'hiver aux Tours d'Aillaud de Nanterre, ils enseignent à leurs habitants que la lumière et l'espace ne sont pas des privilèges de classe.

La lumière traversante — exigence BUPA non négociable, codifiée dans l'engagement zéro logement social mono-orienté nord — est une leçon de justice distributive inscrite dans la géométrie du plan. La ventilation naturelle enseigne le rapport au climat : on ne fera pas la transition écologique en prescrivant des comportements ; on la fera en disposant des bâtiments qui rendent ces comportements évidents.

Sur la Résidence étudiante 137 logements R+7 (Cogedim/Pulsar/Domofrance), la discipline de la double orientation, la tenue de l'épaisseur bâtie à 12-14 mètres, forment un dispositif pédagogique destiné à des étudiants qui apprennent leur premier habiter autonome. Ce qu'ils apprennent là, ils le prolongeront dans leurs logements suivants.

IVLa matière enseigne l'économie

Tout bâtiment est fait de matières dont l'origine et le vieillissement enseignent quelque chose de précis. Une façade en béton brut dont on voit le grain, un bardage bois qui grise lentement, un mur en pierre massive d'Aquitaine, un enduit à la chaux : ces pédagogies de la matière sont quotidiennes. À l'inverse, un bardage composite qui se décolle après dix ans enseigne que la matière contemporaine est précaire, destinée à être remplacée plutôt qu'entretenue.

Le réemploi et le biosourcé (séries 3 du corpus BUPA) sont des disciplines qui réinscrivent un autre apprentissage. L'enfant qui grandit dans un logement dont on voit la structure bois, dont les isolants en fibre de bois sont lisibles, ne reçoit pas un cours d'écologie ; il en reçoit l'équivalent corporel pendant vingt ans.

VLa cour, l'équipement public comme matrice pédagogique

La cour d'école, la cour d'îlot, la cour d'immeuble est une forme particulièrement dense du seuil pédagogique. Elle ajoute au seuil une dimension d'horizontalité partagée : elle n'est pas seulement transition mais aussi sol commun.

L'équipement public — école, crèche, médiathèque, équipement sportif — est un dispositif pédagogique amplifié. Une école qui ouvre sur la rue par un porche traversant enseigne aux enfants que l'école est un morceau de ville. Une crèche dont la cour ouvre sur le cœur d'îlot enseigne que le quartier est un commun. Le décret 2026-117, en abaissant le seuil du concours, ouvre l'architecture publique ordinaire à cette discipline.

VIEnseigner l'architecture — ENSAP Bordeaux, transmission

Au-delà de la pédagogie implicite des bâtiments, il y a la pédagogie explicite — celle de l'enseignement de l'architecture. BUPA, par son fondateur, est lié à l'ENSAP Bordeaux. Cette filiation est, pour l'agence, une responsabilité : tenir, dans l'enseignement, la doctrine que les opérations construisent ; tenir, dans les opérations, la rigueur que l'enseignement exige.

Frantz Buhler intervient comme jury PFE [volumétrie à confirmer]. L'agence s'engage à publier chaque année au moins un projet en format pédagogique — plans annotés, coupes commentées, épaisseur et prospect expliqués. La transmission est une partie de la pratique, pas son ornement.

Clôture — Une architecture apprenante

Cet essai ouvre la série 4 du corpus BUPA. Il pose une thèse simple : l'architecture enseigne, et la responsabilité de l'architecte est de tenir cette pédagogie comme une discipline. Trois volets suivront — l'immeuble comme manuel, l'atelier comme laboratoire, la revue et le concours comme pédagogies publiques. Ils prolongeront, chacun à leur manière, cette interrogation centrale : que transmet l'architecture, à qui, comment ?

Signature

Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux

Série 4 — La ville apprenante : architecture, pédagogie, transmission — volet I — Ouverture de série. Aligné socle théorique BUPA — Corboz, Secchi, Lacaton-Vassal-Druot, Desvigne, Chemetov, Gailhoustet-Renaudie, Solà-Morales, Teyssot. Adossé au BOOK 2024 — Part des Anges, Résidence étudiante, FJT Floirac, Choisy-le-Roi. Destinations : bupa.pro/essais, AMC, d'A, Traits urbains, Criticat, EcologiK.

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