Mars 2026 — un adjoint au maire
Un adjoint au maire d'une commune de 6 000 habitants en Gironde reçoit, un matin de mars 2026, les premiers dossiers d'un concours qu'il n'avait jamais envisagé d'organiser : extension d'un gymnase de quartier, 350 000 euros HT d'honoraires de maîtrise d'œuvre, 1,9 million HT de travaux. En février, il aurait attribué de gré à gré, sur recommandation d'un bureau d'études local. Depuis le 22 février, le décret 2026-117 l'oblige au concours. Il ouvre les dossiers. Cinq agences ont répondu. Il lit des notes méthodologiques, des esquisses volumétriques, des engagements sur la pleine terre, sur le sol, sur la lumière traversante des vestiaires. Il découvre que cinq équipes ont pensé son gymnase, qu'aucune ne le pense pareil, que la question du seuil entre le parvis et le hall n'est pas un détail.
Il referme les dossiers. Il comprend qu'il vient de faire entrer l'architecture dans le répertoire ordinaire de sa commune. Cet élu n'est pas fictif. Il est, à des variantes près, toutes les maîtrises d'ouvrage publiques françaises depuis deux mois.
L'ordinaire comme seuil
Il faut tenir la position contre la confusion la plus répandue : l'ordinaire n'est pas le médiocre. C'est précisément l'inverse. Georges Teyssot, dans Una topografia del quotidiano (1986), a nommé ce renversement avec une précision qui n'a pas vieilli : habiter, c'est construire une topographie du quotidien, une carte fine de seuils, de transitions, de sols foulés, de lumières reçues. L'ordinaire est cette trame. Il est ce qui se vit, chaque jour, par le plus grand nombre.
Renée Gailhoustet et Jean Renaudie, à Ivry-sur-Seine, ont revendiqué cette position : le logement social, le centre de quartier, l'école, le gymnase, la crèche méritent d'être pensés comme des objets d'architecture à part entière. Paul Chemetov a prolongé : la commande publique du logement ordinaire n'est pas une charge, c'est une culture. Le décret de février 2026 vient reconnaître que cette culture concerne aussi les équipements. Les vestiaires d'un club de foot communal, les locaux d'une halte-garderie, la salle polyvalente d'une mairie rurale, la halle du marché hebdomadaire basculent, en une nuit juridique, dans le champ où l'on doit les dessiner, les argumenter, les défendre.
Le décret 2026-117 comme opportunité qualitative
Chaque décret qui a modifié le régime du concours en France depuis quarante ans a accompagné une élévation qualitative de la commande publique. Le décret 2026-117 prolonge cette lignée en inversant pour la première fois la pression : il n'élève plus le seuil, il l'abaisse. Il ne ferme pas le concours aux petites opérations, il l'y élargit.
Et il le fait dans un contexte où les PLUi de nouvelle génération, le PLH de Bordeaux Métropole 2024-2029, la trajectoire ZAN et les objectifs climatiques convergent vers une même exigence : fabriquer la ville sur elle-même, à petite échelle, dans le tissu existant, avec une attention fine au sol, au déjà-là, à l'épaisseur bâtie, à l'intériorité. Lire 2026-117 comme un simple ajustement de seuil, c'est en manquer la portée. Le lire comme la reconnaissance publique que l'ordinaire mérite l'attention d'un architecte choisi, c'est en saisir la chance.
Ce que doivent changer les maîtrises d'ouvrage publiques
Cette chance exige une contrepartie. Je propose quatre règles opérationnelles.
- Programmer qualitativement, pas seulement par surface. Un cahier des charges qui ne dit rien d'autre que "1 200 m² SDP, budget 1,9 M€, délai 18 mois" ne programme rien. La programmation qualitative précise ce que le bâtiment doit offrir au quartier — seuil, porosité, socle actif, orientation, pleine terre préservée, réversibilité.
- Jurys renforcés. L'article 90 du Code de la commande publique impose un tiers d'architectes au jury. Cette règle doit devenir plancher, non plafond. L'appel à deux architectes extérieurs indépendants, non candidats, rémunérés pour leur temps, élève immédiatement la lecture des projets.
- Honoraires de maîtrise d'œuvre à la hauteur. Sur les opérations inférieures à 1 million d'euros HT de travaux, les taux courants pratiqués se situent autour de 15 % TTC en mission de base. En-dessous, c'est l'équipe de maîtrise d'œuvre que l'on comprime, et c'est la qualité du projet qui paie.
- Calendriers réalistes. Un concours sérieux ne se tient pas en six semaines. Douze semaines entre le lancement et la remise des offres, jurys à délais tenus, débat contradictoire : c'est le temps minimal pour que l'ordinaire soit vraiment dessiné et non pas bâclé.
Ce que doivent changer les agences territoriales
La responsabilité est partagée. Je formule, pour les agences comme la mienne, quatre engagements.
- Refuser les concours mal programmés. Une réponse en blanc — refus argumenté du concours mal paramétré — vaut mieux qu'une réponse de complaisance. Si le calendrier est intenable ou si les honoraires sont manifestement sous-évalués, il faut le dire.
- Investir pleinement les programmes ordinaires. Une crèche de 400 m², un local associatif, un vestiaire sportif méritent la même rigueur qu'un îlot mixte de 10 000 m². La densité juste se joue aussi sur les petites opérations.
- Mutualiser les outils. Les agences territoriales ont tout à gagner à partager leurs outils BIM, leurs bases PLU, leurs chartes de frugalité, leurs retours de mission. Une agence seule ne tient pas quarante concours simultanés. Un réseau territorial, oui.
- Publier les retours d'expérience. Un gymnase réussi ou raté, une crèche qui tient ou qui se dégrade, sont la matière première d'une montée en compétence collective.
Deux preuves BUPA
BUPA a livré en 2024, à Bordeaux Bacalan, La Part des Anges : 154 logements, une crèche, des bureaux, 10 029 m² SDP pour un montant travaux de 12 501 733 €, maîtrise d'ouvrage Alur et Clairsienne, Grand Prix Régional Pyramides d'Argent. Le programme n'avait rien d'exceptionnel. C'était, exactement, une opération mixte ordinaire. Ce qui a été récompensé, c'est la manière : un rez-de-chaussée pensé comme socle actif, des seuils travaillés, une porosité qui laisse passer les trajets du quartier, des typologies volontairement banales et une épaisseur bâtie tenue dans les 13 mètres.
Deuxième preuve : le FJT de Floirac, en chantier avec Aquitanis, 2 500 m² pour 4,5 M€. Un foyer de jeunes travailleurs, programme parmi les plus "ordinaires" de la commande parapublique, traité comme un vrai projet d'intériorité — chambre comme premier logement, coursive habitée, locaux communs comme services mutualisés. Ces deux opérations démontrent ce que le décret 2026-117 généralise : l'ordinaire, pris au sérieux, produit des références.
Clôture
L'ordinaire mérite l'architecture. Non parce qu'il en rehausse la dignité, mais parce qu'il en est le programme. Le décret 2026-117 n'est pas un texte comptable. C'est, discrètement, une reconnaissance politique : chaque commune rurale, chaque quartier prioritaire, chaque foyer, chaque vestiaire, chaque halle a droit à l'attention d'un architecte choisi.
Il reste à en faire un usage à la hauteur — dans les programmes, dans les jurys, dans les honoraires, dans les calendriers, dans les agences. C'est une exigence démocratique avant d'être une exigence professionnelle.
Signature
Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux
Tribune destinée à la presse spécialisée. Cibles pressenties : Le Moniteur, d'A, AMC, Traits urbains. Contact presse : Aurore Beautheac, direction de la communication BUPA — bupa@bupa.pro