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Essai théorique · n°06 · Série 3 — Ressources · Volet II

La matière biosourcée comme éthique locale — bois, terre, paille, chanvre : pour une architecture enracinée

La matière biosourcée n'est pas un label, c'est une éthique locale. Bois de Nouvelle-Aquitaine, terre crue du bassin bordelais, paille, chanvre constituent un vocabulaire constructif enraciné dans un rayon d'approvisionnement court. Contre le greenwashing du biosourcé affiché au mètre carré exposé, BUPA tient le critère du poids, la filière certifiée, la formation ouvrière, la preuve technique ATEx.

Date25 mars 2026
Longueur~6 200 mots
Lecture≈ 26 min
AuteurFrantz Buhler, DPLG

Ouverture — La matière biosourcée n'est pas un label, c'est une éthique

Il faut commencer par dénouer une confusion qui, depuis dix ans, structure le discours architectural français sur l'écologie de la matière. La confusion selon laquelle le biosourcé serait une catégorie technique, mesurable, adossée à un seuil réglementaire, et donc à un label. Cette confusion arrange tout le monde : le promoteur qui fait cocher la case "bois", le bailleur social qui inscrit un pourcentage de biosourcé calculé sur la seule surface visible, certaines agences qui posent en façade une pellicule de matière végétale dont la filière réelle n'a jamais été documentée. Cette confusion est un greenwashing de la matière. Je la refuse frontalement.

La matière biosourcée, pour BUPA, n'est pas une catégorie technique. C'est une éthique locale. Éthique, parce qu'elle engage un rapport à la ressource qui dépasse le bilan carbone à l'instant t : elle tient compte du rayon d'approvisionnement, de la filière de transformation, de la main d'œuvre qui l'assemble, du temps long de la forêt qui l'a produite. Locale, parce qu'un bois certifié importé par conteneur depuis le nord de l'Europe n'a pas la même vérité qu'un pin maritime scié dans les Landes.

Cet essai ouvre le volet II de la série 3 Ressources et écologie de la matière. Le volet I a posé le réemploi comme discipline du déjà-là. Le volet II pose le biosourcé comme discipline du lieu. La thèse tient en une phrase. Le biosourcé n'est une vertu que lorsqu'il est enraciné. La note stratégique BUPA pose la cible : atteindre, à horizon 2028, une proportion supérieure ou égale à 40 % de matériaux biosourcés en poids hors fondations sur nos opérations.

IBois local Nouvelle-Aquitaine — pin maritime, châtaignier, douglas

Le premier matériau biosourcé de notre territoire d'exercice est le bois. Le pin maritime (Pinus pinaster) couvre près d'un million d'hectares en Nouvelle-Aquitaine, pour l'essentiel dans le triangle Gironde-Landes. C'est, en volume, la première ressource forestière française. Le châtaignier est l'essence vernaculaire — imputrescible, dense, naturellement résistant. Le douglas complète la palette sur les secteurs de moyenne altitude, notamment en Limousin et dans les Pyrénées atlantiques.

La règle BUPA sur le bois est triple. Première règle : certification PEFC ou FSC systématique, sans exception. Deuxième règle : rayon d'approvisionnement inférieur ou égal à 200 kilomètres quand la ressource est disponible en Nouvelle-Aquitaine. Troisième règle : valorisation des scieries locales. La filière bois française souffre d'un déficit de transformation : exiger une scierie régionale, c'est tenir les deux bouts de la filière — forêt et transformation — dans un même territoire.

Sur la Résidence étudiante 137 logements R+7 et le FJT Floirac (Aquitanis), la possibilité d'intégrer une ossature bois partielle ou un bardage pin maritime fait partie des hypothèses [à confirmer Frantz]. André Corboz, dans Le territoire comme palimpseste, rappelait que chaque territoire porte ses matières propres. Le pin maritime est, en Gironde-Landes, ce que la pierre blonde est à la vallée de la Seine : une matière locale qui fonde la tectonique du bâti régional.

IITerre crue — patrimoine vernaculaire, reprise contemporaine

Le second matériau biosourcé est, paradoxalement, le moins "bio" au sens botanique : la terre crue. Pisé, bauge, adobe, torchis, brique de terre compressée. Son empreinte carbone est, parmi les plus basses du registre constructif connu.

Le bassin bordelais comporte un patrimoine vernaculaire significatif de bâti en terre. La diffusion en production neuve courante reste limitée pour trois raisons : la terre crue ne dispose pas, en France, d'une normalisation aussi stabilisée que le béton ou la maçonnerie ; le régime assurantiel se méfie des systèmes non-normalisés ; la main d'œuvre qualifiée est rare.

La méthode BUPA est double : diagnostics et essais de compression systématiques en amont de toute prescription terre crue ; contournement assurantiel par ATEx ou essais systèmes. La terre crue a toute sa place sur les opérations courantes, en remplissage, en cloisonnement, en parement intérieur. Michel Desvigne a rappelé que le sol est la première matière du paysage. Cette continuité entre sol et mur porte une frugalité radicale : le rayon d'approvisionnement tombe à zéro, la matière est prise là où elle sera posée.

IIIPaille — botte porteuse ou isolation

La paille est, après le bois, le biosourcé le plus mûr sur le plan réglementaire français. Les Règles professionnelles de construction en paille (CP 2012), publiées en 2012, constituent un référentiel technique reconnu par les assureurs.

La paille peut être utilisée selon deux logiques : paille porteuse, où les bottes participent à la structure ; paille isolation, où les bottes sont intégrées dans une ossature bois comme isolant thermique naturel. Coût : la paille isolation produit un coût de lot structure-isolation comparable à une solution ossature bois + laine minérale. Tenue au feu : une botte correctement comprimée et enduite atteint un classement compatible avec les exigences ERP et logement. Retours d'expérience logement social : confort d'été amélioré, consommation de chauffage réduite, durabilité conforme aux attentes après dix ou quinze ans.

Paul Chemetov a toujours défendu l'idée que l'ordinaire méritait les meilleures matières disponibles, pas les plus prestigieuses. La paille appartient à cette famille. Elle n'est pas spectaculaire ; elle est efficace, frugale, locale, peu carbonée.

IVChanvre — béton chanvre, laine chanvre, mixité maçonnerie

Le chanvre est le quatrième matériau biosourcé ancré dans notre territoire. Deux usages constructifs principaux : le béton chanvre (mélange de chènevotte avec un liant chaux et de l'eau) ; la laine de chanvre en isolation.

Cette mixité maçonnerie + chanvre ouvre une voie que nous considérons stratégique. Elle ne demande pas l'abandon des logiques constructives dominantes ; elle les enrichit. Elle préserve les savoir-faire des entreprises générales tout en mobilisant les filières biosourcées locales.

L'ACV imposée par la RE2020 valorise le chanvre dans l'indicateur Ic construction au titre du stockage temporaire de carbone biogénique. Les seuils RE2020 — 2022, 2025, 2028, 2031 — rendent la mobilisation du chanvre de plus en plus déterminante. Bernardo Secchi rappelait que la ville européenne se fait de matériaux longs, porteurs d'épaisseur culturelle. Le chanvre, cultivé en Europe depuis le néolithique, est de cette famille.

VL'enracinement comme méthode

Les quatre matériaux examinés — bois, terre, paille, chanvre — n'ont de valeur écologique que s'ils sont enracinés. L'enracinement n'est pas une métaphore. C'est une méthode opérationnelle articulée autour de quatre exigences.

  1. Approvisionnement local inférieur à 200 kilomètres. Ce seuil correspond à la distance en dessous de laquelle le transport représente une part négligeable du bilan carbone du matériau.
  2. Filière courte. Il faut que la chaîne de transformation soit elle-même régionale. Un bois landais exporté en grumes vers l'Europe du Nord pour y être scié ne satisfait pas la règle.
  3. Formation des ouvriers locaux. Le biosourcé n'est rien sans les mains qui le mettent en œuvre. Une clause de formation intégrée au marché public peut financer la montée en compétence des compagnons concernés.
  4. Protocole BET bois. La maîtrise d'œuvre BUPA travaille en co-traitance systématique avec des bureaux d'études bois compétents sur les lots structure.

Ces quatre exigences forment un système. Toucher à l'une dégrade les autres. Ensemble, elles constituent la discipline de l'enracinement. La filière précède le matériau. Une prescription biosourcée qui ne documente pas sa filière est une prescription vide, quel que soit le label dont elle se réclame.

VIObstacles assurantiels et certifications — nommer les limites

Il serait naïf de présenter la matière biosourcée sans nommer les obstacles. Le régime assurantiel présuppose un cadre de normalisation stable. L'ATEx (Appréciation Technique d'Expérimentation), délivrée par le CSTB, évalue cas par cas la faisabilité technique d'un système non-courant. Pour les filières biosourcées en montée en compétence, l'ATEx collective est un outil stratégique.

Les retours d'expérience documentés sont, au-delà des procédures, l'élément le plus robuste pour décrocher la couverture assurantielle. La paille CP 2012 en est aujourd'hui l'exemple le plus abouti. Les certifications filière : PEFC et FSC pour le bois constituent le socle ; le label public "Produit biosourcé" qualifie les matériaux selon trois niveaux. Il est préféré aux labels privés payants sans impact technique réel.

Ces obstacles ne sont pas des objections à la prescription biosourcée. Ce sont des conditions de sérieux. La référence réglementaire globale reste la Loi Climat et Résilience du 22 août 2021, la RE2020 et ses seuils carbone, et la Loi AGEC du 10 février 2020. Le décret 2026-117 ouvre en parallèle un espace de commande publique où la prescription biosourcée sérieuse peut devenir un critère de sélection.

Clôture — Une architecture enracinée

Cet essai a posé une thèse simple : la matière biosourcée n'est une vertu écologique que lorsqu'elle est enracinée — par son rayon d'approvisionnement, par sa filière de transformation, par la formation des compagnons qui la mettent en œuvre, par les preuves techniques qui la rendent assurable.

Construire en bois local en Nouvelle-Aquitaine n'est pas un choix écologique surajouté ; c'est un retour à l'ordinaire constructif du territoire. Construire en terre, en paille, en chanvre régional n'est pas une avant-garde militante ; c'est une discipline patiente qui rejoint la frugalité dont Lacaton-Vassal-Druot, Chemetov et Gailhoustet-Renaudie ont fait leur ligne.

Le volet III de cette série prolongera la question — il portera sur le chantier comme gisement, comme lieu où le réemploi et le biosourcé se confrontent à la réalité du faire. Le volet IV clôturera la série sur l'économie longue.

Signature

Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux

Série 3 — Ressources et écologie de la matière — volet II. Aligné socle théorique BUPA — Lacaton-Vassal-Druot, Desvigne, Chemetov, Corboz, Secchi. Réglementaire mobilisé : Loi Climat 2021, RE2020, AGEC 2020, décret 2026-117, CP 2012 paille, ATEx CSTB. Adossé au BOOK 2024 — Résidence étudiante, FJT Floirac, Choisy-le-Roi. Destinations : bupa.pro/essais, AMC, d'A, Traits urbains, EcologiK, Séquences Bois.

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