Ouverture — Le mythe de la page blanche
Il faut commencer par nommer un mythe. Le mythe de la page blanche. Le mythe selon lequel un projet d'architecture commence par un geste sur une surface vide, que l'architecte est d'abord l'auteur d'une forme qui surgit de rien, que le talent s'y mesure à la liberté de ce premier trait. Ce mythe est faux. Il n'a jamais été vrai. Il est devenu, au vingtième siècle, l'idéologie productiviste par laquelle la profession a justifié la démolition systématique, la consommation de foncier, la mise en chantier permanente du sol urbain. Il est temps de le remiser.
Aucun architecte sérieux ne part d'une page blanche. Il part d'un sol — avec son histoire hydraulique, ses sous-sols, sa perméabilité, sa biologie vivante. Il part d'un tissu — avec ses gabarits, ses alignements, ses continuités, ses mitoyens. Il part d'un bâti — parfois un, parfois trois, parfois un fragment, jamais rien. Il part d'un stock de matière — briques, charpentes, menuiseries, planchers, sanitaires, équipements qui sont déjà là, payés, extraits, transformés, amortis, et qui n'attendent qu'une main qui sache les relire.
Cet essai ouvre la série 3 du corpus BUPA, Ressources et écologie de la matière. Je défends ici une thèse en cinq mots. Le réemploi est une discipline. Pas une vertu, pas un label, pas une préférence stylistique. Une discipline, c'est-à-dire une exigence de méthode, un apprentissage partagé, une responsabilité tenue sur la durée. On n'est pas vertueusement en réemploi comme on serait bio ou engagé ; on tient la discipline du réemploi comme on tient celle du sol, du seuil, de l'épaisseur. Avec rigueur, avec refus du greenwashing, avec technicité assumée.
ILa ressource comme donnée première du projet
La première phase de tout projet BUPA n'est pas un croquis. C'est un diagnostic. Et dans ce diagnostic, la lecture de la ressource précède tout. André Corboz, dans Le territoire comme palimpseste (1983), a donné à cette exigence son nom. Le territoire porte des traces, des strates, des usages sédimentés ; il n'est jamais vierge. Le projet sérieux est d'abord un acte de lecture.
Michel Desvigne, dans Intermediate Natures (2009), a prolongé cette exigence au sol. Le sol n'est pas un support neutre sur lequel on dépose un bâtiment ; il est une matrice hydraulique, biologique, thermique, déjà riche, qu'il convient de ne pas brutaliser. Le palimpseste de Corboz et les intermediate natures de Desvigne forment, ensemble, la base théorique de notre approche amont.
Cette exigence a une traduction opérationnelle. Sur chaque opération, BUPA engage en phase amont — avant même les esquisses de parti — un diagnostic ressource. Il distingue trois échelles : la ressource foncière, la ressource bâtie, la ressource matiérique. Sur Choisy-le-Roi (Profimob, SDP 1 897 m² + 19 logements, 3,2 M€, en chantier), cette lecture amont a structuré le parti. Sur le Grand Hôtel de Biscarrosse (Profimob, SDP 1 716 m², livré 2013), en contexte ABF, la ressource première était le bâti d'origine — sa volumétrie, ses ouvertures, son rapport au site — et le projet s'est construit à partir de cette lecture, non contre elle.
IIRéemploi structurel vs réemploi décoratif
Il faut, parce que le mot réemploi est en train de devenir un label galvaudé, poser une distinction doctrinale frontale. Il y a deux réemplois, et ils ne se valent pas.
Le réemploi décoratif est celui qui relève du signe. On expose, dans le hall d'un immeuble neuf, trois briques anciennes scellées au mur ; on pose, dans un restaurant standardisé, des poutres de récupération ; on accroche, sur une façade sans qualité, un bardage en bois vieilli par procédé industriel. Ce réemploi-là est un alibi. Il montre qu'on a "pensé au" réemploi. Il ne change rien au bilan carbone de l'opération.
Le réemploi structurel, à l'inverse, engage. Il porte sur la structure d'un bâtiment maintenue plutôt que démolie, sur des planchers réutilisés en place, sur une charpente restaurée pour une seconde vie, sur des menuiseries reposées, sur des équipements techniques repris. Il change le bilan de l'opération parce qu'il évite l'extraction, la transformation, le transport, la mise en œuvre de matière neuve.
Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, dans Plus (2007) et dans la conférence Never Demolish (2015), ont formulé la règle la plus simple qui soit : jamais démolir, jamais enlever ou remplacer, toujours ajouter, transformer et utiliser. Cette règle a paru radicale en 2007 ; elle est devenue, en 2026, une exigence de bon sens.
Paul Chemetov, dans 20 000 mots pour la ville (avec Michel Lussault, 2003), rappelle que l'architecture du logement ordinaire se juge sur un siècle. Dans cette échelle de temps, la question n'est plus "comment intégrer du réemploi dans mon projet neuf ?" mais "comment faire que ce que je construis aujourd'hui soit le gisement réemployable de demain ?".
IIILa discipline du réemploi exige une méthode
Si le réemploi est une discipline, il a une méthode. Cette méthode refond les phases classiques de la maîtrise d'œuvre.
- Phase diagnostic — diagnostic ressource intégré. En amont de l'esquisse, BUPA produit un diagnostic ressource qui complète le diagnostic site classique. Il relève le bâti existant sur et autour de la parcelle ; il inventorie les matériaux mobilisables ; il évalue les filières locales.
- Phase études — DDT et DPMD. La loi AGEC du 10 février 2020 a institué l'obligation d'un diagnostic Produits-Équipements-Matériaux-Déchets (PEMD/DPMD). Ce diagnostic n'est pas un document administratif : c'est, pour BUPA, un document de projet.
- Phase APS/APD — sourcing local preuve. Le réemploi matériel n'existe pas sans sourcing. BUPA intègre ce sourcing dès l'APS, en désignant les lots concernés et en engageant les contacts avec les opérateurs identifiés.
- Phase études techniques — preuves. Le FCBA, le CSTB, le CEREMA produisent des référentiels, des ATEx, des avis techniques qui permettent la requalification. La discipline du réemploi est aussi une discipline de la preuve.
- Phase chantier — dépose soignée, traçabilité. Le réemploi s'effondre dans la poussière d'un chantier mal organisé. Il suppose une dépose sélective, chronométrée, financée, confiée à des équipes formées.
Cette méthode est exigeante. Elle consomme du temps de conception, du temps de chantier, et parfois du budget en phase amont, pour dégager des gains en phase aval et en bilan global. La frugalité BUPA n'est pas un ajustement à la marge ; elle est une réarchitecture de la méthode.
IVRéemploi et risque constructif — nommer les obstacles
Il faut nommer les obstacles. Le réemploi rencontre, dans la pratique, des obstacles réels qu'il serait malhonnête d'escamoter.
Le régime assurantiel. La dommages-ouvrage et la RC décennale sont construites sur un postulat implicite : les matériaux mis en œuvre sont neufs, normés, traçables. Un matériau réemployé rompt ce postulat. La règle BUPA : aucun élément critique (structure, clos-couvert, sécurité, feu) n'est réemployé sans preuve technique ; aucun élément non critique n'est réemployé sans traçabilité documentée.
Les incompatibilités réglementaires. Tout n'est pas réemployable, tout n'est pas réemployable partout. La discipline du réemploi inclut celle du refus documenté.
Le PPRI et les contraintes hydrauliques. Sur les sites soumis à Plan de Prévention du Risque Inondation, certaines hypothèses de réemploi se heurtent à des exigences de comportement en cas de crue. Notre territoire d'exercice, celui de la Gironde et de l'estuaire, est largement concerné.
Les coûts cachés du sourcing. Le réemploi n'est pas gratuit. Ce coût est parfois supérieur au coût du matériau neuf équivalent, à court terme. Il est toujours inférieur au coût global, lu sur cycle de vie.
Nommer ces obstacles, c'est refuser le réemploi de catéchisme. Le réemploi est une discipline parce que il est difficile. La discipline consiste à le tenir quand même.
VLe réemploi comme écriture architecturale
Le réemploi doit-il se voir ? La réponse BUPA est : il doit se voir, parce qu'il est une écriture.
Paul Chemetov avait une formule : l'architecte doit pouvoir écrire avec vingt mille mots par siècle. Le réemploi s'inscrit naturellement dans cette économie. Il limite le lexique du projet à ce que le territoire produit, à ce que le bâti existant porte, à ce que les filières locales permettent. La tectonique du projet en ressort transformée. La trace du réemploi — un joint différent, une nuance de teinte, un calepinage imparfait — n'est pas un défaut à masquer. Elle est la signature du projet.
Manuel de Solà-Morales, dans De cosas urbanas, parlait de la ville comme d'un assemblage de cosas — choses irrégulières, choses relationnelles, choses portant leur usure. Le bâtiment réemployant doit porter cette même grammaire. On ne cherche pas la perfection du joint ; on cherche la justesse du dialogue entre un élément réemployé et un élément neuf.
VIRéemploi et commande publique — le terrain décisif
Le réemploi se jouera, pour l'essentiel, sur la commande publique. Le décret 2026-117 du 20 février 2026, en portant à 300 000 euros HT le seuil du concours de maîtrise d'œuvre, a modifié la carte de la commande ordinaire. La réponse BUPA est une exigence sur le CCTP réemploi. Un CCTP sérieux spécifie les lots concernés, les sources autorisées, les protocoles de requalification, les exigences assurantielles, les modalités de traçabilité.
La RE2020, en parallèle, infléchit l'équation. L'Analyse de Cycle de Vie (ACV) imposée par la RE2020 valorise désormais, dans son calcul de l'indicateur Ic construction, le carbone évité par réemploi. À seuil 2028 et à seuil 2031, cet écart deviendra dimensionnant. La loi AGEC 2020 complète ce dispositif : DPMD, déconstruction sélective, REP bâtiment.
BUPA tient là, sur le terrain de la commande, sa ligne doctrinale : le réemploi est une réponse au réel réglementaire, pas un supplément d'âme.
Clôture — Ouverture de la série 3
Cet essai inaugure la série 3 du corpus BUPA, Ressources et écologie de la matière. Trois volets suivront — sur la matière biosourcée, sur le chantier comme gisement, sur l'économie longue. Ils prolongeront la question posée ici — celle de la matière comme donnée première du projet.
Une architecture qui part d'une page blanche est une architecture qui a perdu sa discipline. À l'inverse, une architecture qui part du déjà-là — du sol vivant de Desvigne, du palimpseste de Corboz, du jamais démolir de Lacaton-Vassal-Druot, des vingt mille mots de Chemetov — est une architecture qui reprend sa discipline. Elle lit avant de dessiner. Elle inventorie avant de commander. Elle réemploie avant de construire.
Ce n'est pas un renoncement à la création. C'est son exercice exact. Le créateur, dans cette doctrine, n'est pas celui qui part de rien ; c'est celui qui sait lire ce qui est là, et en tirer un projet qui n'existait pas. Le réemploi est la discipline par laquelle l'architecture retrouve son ancien sérieux. C'est, dans un sens que j'assume, un conservatisme au meilleur sens du mot : conserver ce qui mérite de l'être, transmettre ce qui peut l'être, transformer ce qui doit l'être.
Signature
Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux
Série 3 — Ressources et écologie de la matière — volet I — Ouverture de série. Aligné socle théorique BUPA — Corboz, Desvigne, Lacaton-Vassal-Druot, Chemetov, Gailhoustet-Renaudie, Solà-Morales, Teyssot, Secchi. Réglementaire mobilisé : loi AGEC 2020, RE2020, décret 2026-117. Adossé au BOOK 2024 — Choisy-le-Roi, Grand Hôtel Biscarrosse, Pontoise, clinique dentaire. Destinations éditoriales : bupa.pro/essais, AMC, d'A, Traits urbains, Criticat, Le Moniteur, EcologiK, Batiactu.