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Essai théorique · n°01 · Série 2 — Habiter · Volet I

L'intériorité du logement — pour une architecture de la vie dedans

Cet essai propose un retour à l'intérieur du logement, contre une architecture contemporaine qui s'est laissée capturer par l'enveloppe, la façade, l'image urbaine. BUPA défend le plan comme acte premier, le traversant comme droit minimum, l'orientation comme éthique, le gradient public-privé comme science domestique. L'intériorité n'est pas un repli : elle est la condition même de la ville.

Date14 janvier 2026
Longueur~3 500 mots
Lecture≈ 22 min
AuteurFrantz Buhler, DPLG

Ouverture — Où est passé l'intérieur ?

Il faut commencer par un aveu. L'architecture contemporaine du logement, en France, en Europe, dans les métropoles où nous produisons désormais par milliers les mètres carrés résidentiels, s'est laissée accaparer par l'enveloppe. La façade est devenue l'objet du projet. L'isolation, l'image urbaine, l'épiderme réglementaire, la matérialité photogénique : tout cela a monopolisé l'attention, les budgets, les débats. Pendant ce temps, le dedans — l'intérieur où l'on vit, où l'on dort, où l'on cuisine, où l'on élève, où l'on vieillit — a été déserté. Les plans sont devenus des sous-produits du gabarit. Les pièces se sont rétrécies sous la pression du prix au mètre carré. Les orientations se sont ajustées à l'efficacité foncière et non au soleil. On construit désormais des logements dont on connaît par cœur la peau et dont on ignore presque tout du cœur.

Gailhoustet, dans Éloge du logement, rappelait que le logement n'est pas un programme parmi d'autres : il est la matrice architecturale fondamentale, le lieu où la discipline éprouve sa capacité à soigner l'ordinaire. On ne fait pas du logement pour faire une image. On fait du logement pour que quelqu'un, quelque part, vive mieux demain qu'hier.

Je me souviens, dans nos ateliers bordelais, d'un plan raté. Un plan où le séjour tournait le dos au soleil, où le couloir avalait quatre mètres carrés pour rien, où la chambre d'enfant recevait la lumière par reflet. Nous l'avons repris intégralement. Un plan n'est jamais un détail : c'est l'acte premier. Cet essai ouvre la série 2 du corpus BUPA, Habiter, et pose une thèse simple : il est temps de retourner au dedans. L'intériorité n'est pas le contraire de la ville — elle en est la condition.

ILe plan comme acte premier

Il faut réhabiliter le plan. Non pas le plan comme document technique parmi la liasse des pièces graphiques, mais le plan comme pensée première, comme acte architectural fondateur. Avant la façade, avant la coupe, avant la matière : le plan. Ce que l'on trace au sol décide de la vie qui s'y déploiera — de la densité juste des usages, de l'épaisseur habitée, de la frugalité des parcours.

La leçon est ancienne. Gailhoustet et Renaudie, dans les typologies d'Ivry, ont démontré qu'un plan ambitieux — fragmenté, oblique, singulier — pouvait, dans le logement social, refonder la relation du sujet à son dedans. Chaque logement y devient un plan unique, irréductible à la cellule standard. Ce n'était pas du formalisme : c'était une politique du plan. Chemetov, dans Un architecte dans le siècle comme dans 20 000 mots pour la ville, tient la même ligne : le logement social n'a jamais été l'excuse de la médiocrité, il a été, quand on a bien voulu s'y tenir, le laboratoire de la plus haute exigence distributive.

À BUPA, le plan est l'acte premier au sens littéral. Pour Part des Anges — 154 logements, une crèche, des bureaux, 10 029 m² de SDP, une opération Alur-Clairsienne portée à 12 501 733 €, Grand Prix Pyramides d'Argent — la conception a commencé par le plan. Avant l'insertion urbaine, avant le travail d'enveloppe, avant la matière : nous avons passé des semaines à tracer, retracer, démonter, remonter les typologies. Combien de traversants ? Combien de doubles orientations ? Quels gradients du palier à la loggia ? Quelle porosité entre la rue et les cœurs d'îlot ? La façade est venue après. Elle n'a pas dicté l'intérieur : elle en a été l'expression.

Cette inversion est capitale. Tant que la façade dicte, l'intérieur subit. Quand le plan commande, la façade devient une conséquence honnête. Le plan comme acte premier, c'est l'affirmation que l'architecture commence par la vie dedans.

IILe traversant comme droit minimum

Il existe, dans l'architecture domestique, un seuil éthique en deçà duquel on ne doit pas descendre : le logement traversant. Pas le logement mono-orienté. Pas le logement en boyau. Pas le logement dont la cuisine et la chambre respirent le même air stagnant. Le logement traversant, avec double orientation, ventilation naturelle, pénétration croisée de la lumière — voilà le droit minimum.

Secchi, dans Prima lezione di urbanistica, rappelait que l'urbanisme n'a pas d'autre sujet ultime que la qualité de la vie quotidienne, et que cette qualité se mesure, très banalement, à des indicateurs qu'on a tort de juger secondaires : un logement respire-t-il ? Voit-il le ciel de deux côtés ? Le souffle passe-t-il ? Le traversant n'est pas un luxe typologique : c'est une infrastructure du bien-être ordinaire, un invariant de la frugalité habitée.

Pour la résidence étudiante — 137 logements R+7, opération Cogedim-Pulsar-Domofrance, 3 470 m² de SDP, 5,2 M€ — la question du traversant s'est posée dans toute son acuité. Un logement étudiant compact, parfois 18 m², impose une discipline radicale du plan. Le ratio de traversants, les orientations doubles, la captation lumineuse [à confirmer Frantz], tout cela a été l'objet d'arbitrages serrés. Nous avons refusé les typologies aveugles d'un côté. Nous avons défendu, pièce après pièce, la règle : pas de chambre sans deuxième vue, pas de logement sans deuxième souffle.

Le traversant est une éthique du dedans parce qu'il est une éthique du temps long. Un logement traversant vieillit mieux, climatise moins, consomme moins, apaise davantage. Il répond au coût d'usage, à la frugalité énergétique, à la densité juste. Il lie l'intériorité à la soutenabilité. Il fait, du plan, une infrastructure écologique avant que d'être une scénographie.

Ce droit minimum doit être inscrit dans nos pratiques, dans nos programmes, dans nos dialogues avec la maîtrise d'ouvrage. Il n'est pas négociable. Il fonde l'ordinaire.

IIIL'orientation comme éthique

Après le traversant, l'orientation. Elles ne se confondent pas : on peut être traversant et mal orienté. L'orientation, c'est le choix du soleil, du vent, de la vue, du rythme de la journée dans le logement. C'est une éthique parce que c'est un arbitrage : on ne peut pas tout offrir, il faut décider. Décider, c'est se tenir devant l'habitant invisible et engager sa responsabilité.

Lacaton, Vassal et Druot, dans Plus, ont posé la règle la plus claire qui soit : ne jamais soustraire le confort. Ne jamais enlever à l'habitant ce qui lui reviendrait de droit dans un logement neuf de qualité — la lumière, l'air, l'espace, la vue. L'orientation, lue à cette aune, devient une obligation : elle protège le confort, elle refuse la climatisation palliative, elle replace la ventilation traversante au cœur du projet. Elle rend caduque l'argument selon lequel la technique compenserait ce que le plan a raté.

Pour le FJT de Floirac — 2 500 m² de SDP, 4,5 M€, Aquitanis — l'orientation a été le moteur du projet. Les chambres, orientées au sud-ouest, captent la lumière longue de l'après-midi, celle qui accompagne le retour du travail ou de la formation. Une cour intérieure organise la ventilation croisée, tempère les surchauffes estivales, offre un espace de respiration collective sans climatisation. L'orientation n'est pas ici un paramètre thermique parmi d'autres : c'est le principe générateur, la condition de la frugalité, la discipline du coût d'usage. Chaque jeune hébergé y gagne quelque chose de très concret : la qualité de sa journée.

L'orientation comme éthique, c'est refuser le logement indifférent. C'est reconnaître que chaque logement est situé — sur un côté, sous un ciel, dans un vent — et que cette situation oblige. C'est aussi, disons-le, une manière de résister à la rationalisation excessive des typologies standard. L'intériorité se construit dans la différenciation patiente des situations, pas dans la duplication aveugle des plans.

Un architecte du logement qui renonce à l'orientation renonce à son métier.

IVLe gradient public-privé

Le logement n'est pas une pièce close. C'est une séquence. Du palier partagé jusqu'à la loggia qui ouvre sur le ciel, on traverse une suite de seuils : palier, seuil, vestibule, séjour, couloir domestique, chambre, salle d'eau, loggia. Cette séquence est ce que j'appelle le gradient public-privé — une science domestique du passage, une microgéographie de l'intime.

Teyssot, dans Topografia del quotidiano, a montré combien cette topographie minuscule structure l'expérience de l'habiter. Le quotidien n'est pas un fond neutre : il est topographié, accidenté, orienté. Chaque seuil produit un effet. Chaque transition — de la lumière artificielle du palier à la lumière naturelle du séjour, de la rumeur collective à la quiétude domestique — est un événement architectural. Le gradient bien réglé rend l'habiter fluide ; mal réglé, il crispe le rapport entre collectif et privé, entre voisinage et soi.

Pour Choisy-le-Roi — opération Profimob, 1 897 m² de SDP, 19 logements, 3,2 M€, actuellement en chantier — le gradient a été conçu pas à pas. Rez-de-chaussée actif : commerces, services, porosité avec la rue. Paliers partagés, dimensionnés pour que la rencontre y soit possible sans y être imposée. Logements traversants au-dessus, chacun avec sa propre graduation, du seuil d'entrée jusqu'à la prolongation extérieure. Rien n'y est laissé au hasard : la largeur du palier, la position de la porte d'entrée, le retour du vestibule, la place du séjour dans la continuité du plan [à confirmer Frantz] — tout participe au gradient.

Solà-Morales, dans De cosas urbanas, a magnifiquement décrit comment le domestique n'est pas l'envers de l'urbain mais sa prolongation fine. Le gradient est l'articulation qui rend cette prolongation viable. Il évite l'opposition grossière dedans/dehors. Il déploie, entre la ville et le lit, une succession d'épaisseurs habitables. Le seuil, la porosité, l'épaisseur : ces mots du lexique BUPA trouvent dans le gradient leur synthèse opératoire.

Une architecture du logement qui ignore le gradient produit des couloirs, pas des séjours. Des portes, pas des seuils. Des chambres, pas des intériorités.

VL'intériorité comme politique

Il faut en venir au fond. Pourquoi l'intériorité est-elle un enjeu politique, et non un raffinement disciplinaire ?

Parce que l'intériorité n'est pas un repli. Elle n'est pas l'opposé de la ville, ni l'antithèse du collectif, ni la fuite dans le privé. Elle est, au contraire, la condition publique de la vie urbaine. Une ville peuplée d'intérieurs médiocres est une ville fatiguée, repliée, hostile. Une ville qui sait faire l'intérieur — traversant, orienté, gradué — est une ville habitable, dont les habitants reviennent chez eux sans s'y enfermer.

Corboz, dans Le territoire comme palimpseste, nous a appris à lire le territoire comme un texte réécrit. L'habité, lui aussi, est un palimpseste. Chaque logement s'inscrit dans la trace de ceux qui l'ont précédé, dans la mémoire des usages, dans la sédimentation des typologies. Faire l'intériorité aujourd'hui, c'est écrire lisiblement sur ce palimpseste — sans effacer, sans singer, mais en ajoutant une strate qui tienne.

Solà-Morales, à nouveau, dans De cosas urbanas, insistait sur cette continuité : les choses urbaines incluent les choses domestiques. Le domestique urbain est une catégorie politique, parce qu'il engage la qualité de la vie quotidienne de ceux qui n'ont pas la parole publique.

Le Grand Hôtel de Biscarrosse — opération Profimob, 1 716 m², 5 M€, livrée en 2013 — nous a appris quelque chose que nous transposons désormais au logement. Un ERP d'hospitalité, bien conçu, fonctionne comme un logement collectif amplifié : gradients soignés, seuils travaillés, orientations choisies, intériorité accueillante. L'hospitalité domestique dont nous avons besoin dans nos logements contemporains — Part des Anges, FJT Floirac, Choisy-le-Roi — tient de la même discipline. Faire intérieur, c'est faire hospitalité. C'est transformer la densité juste en bien commun vécu.

L'intériorité est politique parce qu'elle distribue, à bas bruit, du confort, de la dignité, du temps long. Elle est la part invisible du bien public.

Clôture — Retourner au dedans

Il faut retourner au dedans. C'est l'appel à l'ordre architectural que cet essai voudrait porter — non contre la façade, non contre l'enveloppe, non contre l'image urbaine, mais pour rétablir la hiérarchie des actes. Le plan d'abord. Le traversant comme droit. L'orientation comme éthique. Le gradient comme science. L'intériorité comme condition publique.

BUPA ne prétend pas avoir inventé ces principes. Ils appartiennent à une lignée — Gailhoustet, Renaudie, Chemetov, Lacaton-Vassal, Druot, Secchi, Teyssot, Corboz, Solà-Morales — dont nous nous reconnaissons les héritiers. Notre tâche, à Bordeaux, dans l'ordinaire de la production résidentielle française, consiste à tenir cette lignée. À la tenir projet après projet : Part des Anges, Résidence étudiante, FJT Floirac, Choisy-le-Roi, et les suivants.

La phrase de synthèse est simple, et je la revendique : BUPA fait des logements où il fait bon être dedans. Cela semble peu. C'est presque tout. Le reste — l'image, la signature, la publication — ne vaut que si cela tient. Et cela ne tient qu'à la condition que nous refusions, obstinément, la désertion de l'intérieur.

Ce premier volet de la série Habiter ouvre un chantier théorique. Les suivants exploreront la cuisine comme centre, la chambre comme dernier refuge, la loggia comme extension de l'intériorité, et la mémoire domestique comme matière de projet.

Signature

Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux

Série 2 — Habiter : essais sur l'intérieur domestique — volet I. Aligné socle théorique BUPA — Gailhoustet-Renaudie, Chemetov, Lacaton-Vassal-Druot, Secchi, Teyssot, Corboz, Solà-Morales. Adossé au BOOK 2024 — Part des Anges, Résidence étudiante, FJT Floirac, Choisy-le-Roi, Grand Hôtel Biscarrosse. Destinations éditoriales envisagées : bupa.pro/essais, AMC, d'A, Traits urbains, Criticat.

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