Ouverture — Le plan avant la façade
Il y a, dans la production de logements contemporaine, une inversion dont nous mesurons mal la gravité. La façade est devenue le lieu de l'architecture, le plan son angle mort. On débat des matériaux, des épannelages, des couronnements, des teintes ; on ne débat plus assez des chambres, des cuisines, des dégagements, des seuils intérieurs. Le plan, relégué au rang de document technique, n'est plus pensé comme le premier acte de projet. Il est subi, standardisé, optimisé selon des logiques de rentabilité qui n'ont rien d'architectural.
Cet essai part d'une conviction simple : un plan raté ne se rattrape pas par une belle façade. Tous les socles actifs, toutes les porosités, toutes les tectoniques sophistiquées du monde ne compensent pas un séjour-couloir, une chambre de neuf mètres carrés sans rangement, une cuisine-banc adossée à un mur aveugle. La façade est le visage public ; le plan est la vie. Le plan est ce qui dure vingt, cinquante, cent ans, quand la façade sera ravalée, doublée, transformée.
Pour penser cela, il faut revenir à un manifeste trop peu lu : les typologies d'Ivry, dessinées par Renée Gailhoustet et Jean Renaudie. Éloge du logement, titre revendicatif, programme. Chez Gailhoustet-Renaudie, le plan n'est pas la conséquence du volume : il est le volume. Chaque appartement a sa géométrie propre, sa terrasse, son angle, sa lumière spécifique. Le plan est écrit avant la façade. La façade, en retour, enregistre la diversité des plans. L'ordinaire y devient généreux.
Le propos qui suit s'inscrit dans cette filiation. Le plan est un acte politique ; il engage une vision de la vie commune ; il distribue la dignité. Après le volet I (sur l'intériorité) et le volet II (sur la lumière), ce troisième volet de la série Habiter traite de ce qui, chez BUPA, précède toute autre question.
ILa typologie comme décision sociale
Un T1, un T2, un T3, un T4, un T5 ne sont pas des objets neutres. Ce sont des propositions sociales. Le T1 dit : ici, un étudiant, un jeune actif, une personne âgée seule. Le T2 dit : un jeune couple, un parent avec enfant en garde alternée. Le T3 dit : une famille, un couple senior avec chambre d'amis. Le T4 dit : une famille nombreuse ou recomposée. Le T5 dit : ce que la promotion standard a presque cessé de proposer, une famille nombreuse logée dignement.
La répartition des typologies dans une opération est la première décision politique de l'architecte et du maître d'ouvrage. Sur la Part des Anges à Bordeaux (154 logements, Alur et Clairsienne, 10 029 m², Grand Prix Pyramides d'Argent), la question de la diversité typologique a été posée d'emblée, avec une volonté assumée de ne pas concentrer les petites surfaces sur les étages bas et les grandes surfaces sur les étages hauts. Sur la Résidence étudiante de 137 logements en R+7 (Cogedim, Pulsar, Domofrance, 3 470 m², 5,2 M€), la typologie est volontairement resserrée — c'est la nature du programme — mais la question de l'habiter étudiant y est prise au sérieux : chaque T1 doit être un logement, pas une cellule. Même intention au FJT de Floirac pour Aquitanis (2 500 m², 4,5 M€), où le foyer-jeunes-travailleurs est pensé comme habitat de transition digne, non comme stockage provisoire.
Dans Un architecte dans le siècle et 20 000 mots pour la ville, Paul Chemetov rappelle que l'accès au logement est un droit, et que ce droit ne se mesure pas seulement en nombre de logements livrés, mais en qualité des plans signés. Un T3 de soixante mètres carrés n'est pas le même T3 à soixante-sept. Un T4 sans séjour traversant n'est pas le même T4 qu'avec. La statistique du logement produit masque la réalité du logement vécu.
Gailhoustet, dans Éloge du logement, insiste : la typologie est l'échelle où se joue le rapport entre la société et ses habitants. Décider qu'une opération comportera vingt pour cent de T4 plutôt que dix pour cent, c'est décider de la place faite aux familles dans la ville. Décider que le T5 sera traversant et orientable, c'est décider que les familles nombreuses ne sont pas renvoyées à la périphérie. La typologie est un acte social avant d'être un acte de dessin.
BUPA s'inscrit dans cette lignée : la grille typologique n'est pas un tableau d'optimisation de bilan, elle est une proposition de ville.
IISurfaces — le combat du mètre carré
Dans le logement, la surface légale minimum est devenue la surface de référence. Neuf mètres carrés pour une chambre, la valeur est reconnue par les documents techniques unifiés ; et cette valeur plancher, pensée comme seuil inférieur, est devenue dans bien des opérations la cible. On ne construit plus des chambres, on construit le minimum légal d'une chambre. Le glissement est idéologique : le plancher s'est fait plafond.
BUPA refuse ce glissement. Nous visons, pour une chambre adulte, une surface supérieure à onze mètres carrés ; pour une cuisine dédiée, une surface supérieure à huit mètres carrés, permettant l'installation d'une table, d'un plan de travail continu, d'un rangement réel ; pour un séjour en T3 et au-delà, une surface supérieure à vingt mètres carrés, permettant le double usage réception-quotidien sans que l'un écrase l'autre. Ces cibles ne sont pas de la générosité gratuite : elles sont la condition d'une densité juste. Densifier n'est pas entasser. La densité juste, c'est la densité qui accepte de rendre au logement l'épaisseur qu'il mérite.
Plus, l'ouvrage fondateur de Lacaton, Vassal et Druot, a posé cette équation avec une force rare : la générosité n'est pas un luxe, elle est une éthique. Plutôt que démolir pour reconstruire plus petit, agrandir. Plutôt que réduire les surfaces pour tenir un bilan, travailler le coût global, le coût d'usage, la durée. Un logement plus grand chauffe moins que deux logements plus petits additionnés ; un logement flexible évite le déménagement, évite le turn-over, évite la dégradation accélérée.
À la Part des Anges, la question des surfaces moyennes par typologie a été travaillée dans ce sens — les surfaces moyennes par typologie restent [à confirmer Frantz], mais l'intention de ne pas descendre sous des seuils de dignité a structuré le projet. À la clinique dentaire pour la SCI Sequoia (470 m², 961 454 €, 2014), programme d'activité et non de logement, la même logique s'est appliquée à l'échelle des cabinets : une surface qui permet le geste professionnel, pas la surface minimale d'un acte tarifé.
Refuser le logement normalisé, c'est refuser que le mètre carré soit la seule variable d'ajustement. Le mètre carré est un chiffre ; le logement est une vie. La frugalité que nous revendiquons n'est pas la restriction, c'est le juste. Frugal veut dire : pas de gaspillage, mais pas de privation. L'épaisseur de plan, le rangement intégré, le séjour qui respire, la chambre qui accueille un bureau — tout cela est frugal au sens vrai. Ce qui n'est pas frugal, c'est le surdimensionnement des circulations pour produire du mètre carré habitable réduit.
IIILe traversant comme règle politique
Dans le volet II de cette série, le traversant a été posé comme règle de lumière. Il faut aller plus loin : le traversant est une règle de dignité. Et cette règle a une portée politique.
Qui accepte-t-on de loger mono-orienté nord ? La réponse empirique, lisible dans trop de ZAC contemporaines, est claire : les plus pauvres. Les logements sociaux, les petites typologies, les étages bas, les orientations ingrates. Le plan politique consiste à refuser cette asymétrie. Sur la Résidence étudiante de 137 logements en R+7, la question du traversant ne se pose pas de la même manière que sur une opération familiale — la profondeur des T1 ne le permet pas toujours — mais la question de l'orientation favorable et du prospect est structurante : aucun logement ne doit être une cellule sombre. Sur le FJT de Floirac, l'enjeu est identique : les jeunes travailleurs en insertion n'ont pas à accepter des chambres d'appoint nord. Le foyer est un logement, pas un hébergement.
Bernardo Secchi, dans Prima lezione di urbanistica, rappelle que la ville se juge à ses bords, à ses seuils, à la manière dont elle traite ses habitants les plus fragiles. Le traversant, à l'échelle du logement, est la version domestique de cette règle. Un logement traversant, c'est un logement qui respire ; c'est un logement qui a deux visages sur la ville, deux rapports au dehors, deux régimes de lumière. C'est, aussi, un logement qui peut être ventilé naturellement — enjeu de santé devenu enjeu climatique.
La porosité du plan, sa capacité à laisser passer l'air, la lumière, le regard, n'est pas un supplément d'âme. Elle est la condition d'un habiter contemporain. À l'intérieur du logement, cela se traduit par des seuils qui articulent sans cloisonner, des gradients d'intimité du jour au nuit, des transparences maîtrisées. L'intimité, le seuil, le gradient sont des termes du lexique BUPA parce qu'ils sont des termes du plan.
Le traversant comme règle politique, c'est donc cela : refuser de faire du logement des plus modestes le réceptacle des orientations résiduelles. Refuser que la façade sud soit réservée aux logements en accession et la façade nord aux logements sociaux. Refuser que la question de l'épaisseur du bâtiment soit traitée sans que soit posée la question de qui habite où.
IVLa flexibilité — pour que le logement dure
Un logement dure longtemps. Les usages, eux, changent. Un couple devient famille, une famille se recompose, un enfant quitte la chambre, un parent vieillissant revient, un télétravail s'installe. Le plan doit pouvoir accompagner ces mutations sans exiger à chaque fois un déménagement.
Cela suppose des choix constructifs clairs : cloisons non porteuses dans toute la zone jour-nuit, gaines techniques accessibles et regroupées, raccordements multiples prévus pour permettre l'ajout d'un point d'eau ou d'une prise structurante, prises et réseaux dimensionnés pour un usage évolutif. Cela suppose, surtout, un plan dessiné comme une trame capable d'encaisser des variantes — non comme une pièce unique figée. La tectonique du logement, ce n'est pas la signature d'un état, c'est la capacité à accueillir plusieurs états successifs.
Georges Teyssot, dans Topografia del quotidiano, décrit le logement comme un territoire d'usages en sédimentation permanente. Les objets, les meubles, les rituels s'accumulent, se déplacent, se reconfigurent. Le plan qui refuse cette sédimentation — le plan trop dessiné, trop spécialisé, trop "fermé" — vieillit mal. Le plan qui l'accepte — le plan tramé, le plan généreux, le plan réversible — dure.
L'opération de Pontoise 95300 pour Profimob (2023) a été l'occasion de travailler cette question de la flexibilité typologique — les détails de mise en œuvre restent [à confirmer Frantz], mais l'intention d'un plan permettant la transformation a guidé les arbitrages. Le chantier en cours à Choisy-le-Roi pour Profimob (1 897 m² + 19 logements, 3,2 M€) s'inscrit dans la même exigence : livrer des logements qui ne seront pas obsolètes à la première mutation familiale.
La flexibilité a un coût d'investissement. Elle a un gain de coût d'usage supérieur, à moyen et long terme. Un logement que l'on peut transformer est un logement que l'on ne démolit pas. C'est la forme la plus radicale du réemploi — réemployer le logement lui-même, plutôt que réemployer ses matériaux après démolition.
VLe rangement, variable oubliée
Il faut parler du rangement. C'est la variable que tous les bilans écrasent en premier, c'est celle dont l'absence se paie tous les jours. Placards intégrés, buanderie, local à vélos, local à poussettes, local OM digne, caves accessibles : ces éléments, considérés comme secondaires, sont en réalité ce qui permet au logement de fonctionner au quotidien.
Le refus du rangement est le symptôme d'une idéologie — celle de la "vie en mouvement", du logement-show-room, du minimalisme photographique. Cette idéologie oublie que les habitants réels ont des affaires, des saisons, des enfants, des outils, des souvenirs. L'aspirateur, le sapin de Noël, la valise, le vélo : tout cela doit avoir un lieu. Si le logement n'en offre pas, les habitants stockeront dans le séjour, sur les balcons, dans les couloirs — et le logement se dégradera visiblement, non par faute des habitants, mais par faute d'un plan qui les a ignorés.
Manuel de Solà-Morales, dans De cosas urbanas, décrit la ville comme sédimentation d'objets, de gestes, de choses. Le logement est la version intime de cette sédimentation. Un plan qui nie l'accumulation des choses nie la vie. Un plan qui la prévoit — placards profonds, cellier, range-chaussures à l'entrée, buanderie séparée quand c'est possible — donne à ses habitants les moyens matériels de la dignité.
BUPA fait du rangement une discipline de projet. Il est chiffré, localisé, dessiné. Il figure au plan au même titre que la chambre ou la cuisine. Il n'est pas une "option d'aménagement" renvoyée au catalogue du promoteur. Il est une composante structurelle de l'ordinaire du logement.
Clôture — Le plan s'écrit d'abord
Il est temps de conclure et de formuler une méthode. Chez BUPA, le plan s'écrit d'abord. Une heure au moins, par logement, en atelier, avant tout dessin de façade. Une heure pour se demander : qui habite ici ? quel est le parcours du matin, du soir, du dimanche ? où se range le manteau, le vélo, la valise ? où la lumière entre-t-elle en hiver, à quatre heures de l'après-midi ? où l'enfant fait-il ses devoirs ? où le parent isolé pose-t-il son ordinateur ? Ces questions précèdent la composition des volumes, la définition des baies, le choix des matériaux. Elles précèdent la façade.
Cette méthode est exigeante en temps. Elle est incompatible avec certaines cadences de production. Nous assumons cette incompatibilité. Le temps passé sur le plan est du temps gagné sur les cinquante années de vie du bâtiment. C'est la forme la plus basique d'économie — économiser le malaise, la reprise, la plainte, l'inadéquation.
Le sol du logement, son socle domestique, est l'aboutissement du plan : ce que pose le pied, ce que reçoit la chaise, ce qui reçoit l'enfant qui joue. La tectonique du logement, c'est l'articulation entre ce sol et les murs qui le définissent. L'architecture du logement commence là. Elle ne commence pas au revêtement de façade.
Un plan est une promesse faite aux habitants. Il engage plus qu'un procès-verbal de livraison. Il engage ce que sera leur vie, pour des années. Un plan généreux donne de la place à la vie ; un plan mesquin l'amenuise. Entre les deux, il n'y a pas un continuum neutre : il y a une décision politique. L'architecte qui signe le plan signe cette décision.
Gailhoustet, Renaudie, Lacaton, Vassal, Druot, Chemetov, Secchi, Teyssot, Solà-Morales, Corboz : ces auteurs, que nous citons de livret en livret, ne sont pas un décor théorique. Ils sont une boussole. Ils rappellent que l'architecture du logement est, depuis toujours, une discipline de l'engagement. Nous la pratiquons dans cet esprit. Le prochain volet de cette série, consacré au seuil domestique, prolongera ce propos.
Signature
Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux
Série 2 — Habiter : essais sur l'intérieur domestique — volet III. Aligné socle théorique BUPA — Gailhoustet-Renaudie, Lacaton-Vassal-Druot, Chemetov, Secchi, Teyssot, Solà-Morales, Corboz. Adossé au BOOK 2024 — Part des Anges, Résidence étudiante, FJT Floirac, Choisy-le-Roi, clinique dentaire, Pontoise. Destinations : bupa.pro/essais, AMC, d'A, Traits urbains, Criticat, Le Moniteur.