Ouverture — Ce que le dedans doit au dehors partagé
Il est temps de fermer la série Habiter par où elle aurait pu commencer : le partage. Le premier volet a plaidé pour l'intériorité du logement. Le deuxième a fait de la lumière un matériau. Le troisième a défendu le plan comme acte politique. Tous trois ont regardé le dedans. Il faut, pour conclure, regarder ce qui, dans ce dedans, appartient déjà au dehors. Ce qui, dans le logement, n'est pas privatif. Ce qui articule une famille à son palier, un palier à sa coursive, une coursive à son cœur d'îlot, un cœur d'îlot à sa ville.
Il y a, dans la production résidentielle courante, une économie implicite du renoncement. Quand le bilan d'opération se tend, ce sont les mêmes postes qui sautent. Le local à vélos passe de quarante mètres carrés à dix-huit. La cuisine séparée disparaît au profit d'une kitchenette adossée au séjour. Le palier rétrécit jusqu'à la dimension réglementaire. Le jardin commun devient une plate-bande. Le local partagé — buanderie, atelier, chambre d'hôtes — est rayé dès l'APS. Ces arbitrages sont présentés comme techniques ; ils sont doctrinaux. Ils disent que le commun est du superflu.
Je tiens l'inverse. La cuisine, le seuil et les lieux partagés sont les matrices du commun dans le logement. Ils ne sont pas des surfaces sacrifiables : ils sont l'infrastructure silencieuse du voisinage, de la famille élargie, du lien entre étrangers qui habitent la même adresse. Bernardo Secchi, dans Prima lezione di urbanistica, rappelait que la ville se juge à la qualité de son ordinaire. Le logement aussi. Et dans le logement, l'ordinaire se joue d'abord dans ces lieux-là : là où l'on mange, là où l'on passe, là où l'on croise.
ILa cuisine — pièce civique et non placard technique
Commencer par la cuisine n'est pas un choix anodin. Dans l'histoire du logement populaire européen, elle a été tour à tour centre du foyer, salle commune, atelier, puis cellule fonctionnelle réduite, puis bandeau technique adossé au séjour. Chaque réduction a accompagné une réduction politique. Priver la cuisine de sa lumière, de sa table, de son rangement, c'est priver le logement de sa scène partagée. C'est réduire l'habiter à la consommation et au sommeil.
Renée Gailhoustet, dans Éloge du logement, a tenu la position la plus claire qui soit : la cuisine est une pièce à part entière. Pas un plan de travail plaqué, pas un coin. Une pièce avec sa surface, sa fenêtre, ses rangements, sa place pour une table ou un plan d'angle qui permette de manger, de lire, d'accompagner un enfant aux devoirs. Jean Renaudie, dans les typologies d'Ivry, a traduit cette position dans la géométrie même des plans : terrasses plantées, angles singuliers, cuisines orientées. La cuisine y est un foyer au sens premier — un lieu de chaleur partagée, pas un équipement domestique.
Lacaton, Vassal et Druot, dans Plus, ont prolongé cette doctrine à l'échelle du grand ensemble. Une cuisine généreuse, une cuisine qui reçoit une table, une cuisine qui double le séjour quand on y accueille, voilà la densité juste à l'échelle domestique. Leur équation est simple : ne pas réduire, ajouter. Ne pas sacrifier la cuisine au traversant mais faire traverser la cuisine. Dans le logement transformé, la cuisine est souvent l'espace qui gagne le plus — parce qu'elle avait le plus perdu.
Sur la Part des Anges (154 logements, crèche, bureaux, SDP 10 029 m², Alur-Clairsienne, Grand Prix Régional Pyramides d'Argent), la question de la cuisine a été traitée comme celle d'une pièce de vie, pas d'un plan technique. Dans les typologies familiales, nous avons défendu des cuisines pouvant recevoir une table, s'ouvrir au séjour sans s'y dissoudre, bénéficier d'une orientation exploitable. Le gradient intérieur que le volet I de cette série a décrit — du palier au séjour, du séjour à la loggia — commence dans la cuisine autant qu'il y aboutit. La cuisine est un seuil interne.
Pour la Résidence étudiante 137 logements R+7 (SDP 3 470 m², Cogedim-Pulsar-Domofrance), la cuisine se dédouble. Dans chaque logement, elle est réduite par la compacité du programme ; mais l'étage partage une cuisine commune, lieu réel de vie collective. Cette cuisine-là n'est pas un supplément programmatique : elle est ce qui transforme l'empilement de T1 en résidence, c'est-à-dire en communauté minimale. Le partage y est inscrit dans le plan, comme une infrastructure.
Le FJT de Floirac pour Aquitanis (SDP 2 500 m²) pousse plus loin encore cette logique. Le foyer de jeunes travailleurs, par nature, est un habitat où le commun est premier. La cuisine partagée, la salle commune, la laverie, ne sont pas des services : elles sont la raison d'être de la typologie.
IILe seuil — une épaisseur, pas une ligne
Le seuil est le mot central du lexique BUPA. Manuel de Solà-Morales, dans De cosas urbanas, défend une idée que BUPA a faite sienne : la ville est une affaire de cosas, de choses relationnelles, de seuils habités, de peaux épaisses. Un pas de porte n'est pas une ligne juridique — c'est une épaisseur négociée entre deux mondes. Georges Teyssot, dans la même veine, parle de topographies intimes : le seuil n'est pas le passage, il est le lieu où l'intime et le partage se regardent.
Le palier habité. Dans la production ordinaire, le palier est réduit à sa fonction de distribution. BUPA défend le palier comme un premier voisinage : une largeur suffisante pour qu'une poussette puisse stationner sans bloquer, un éclairage naturel quand c'est possible, un dégagement devant la porte qui permette de poser un colis, parfois une assise. Sur Choisy-le-Roi (Profimob, SDP 1 897 m² + 19 logements, en chantier), cette exigence a été tenue contre la pression des ratios.
La coursive. Réhabilitée par Gailhoustet et Renaudie à Ivry, par Lacaton-Vassal-Druot dans leurs transformations, la coursive bien dessinée est le seuil par excellence : dehors mais abrité, collectif mais adossé au privé, éclairé mais intime. Elle transforme la distribution en vie. Elle donne à chaque logement une orientation de plus, un gradient supplémentaire entre dedans et dehors.
Le porche et le hall traversant. Un hall qui traverse l'immeuble, un porche qui ouvre le cœur d'îlot sur la rue, une entrée qui ne soit pas un sas mais une épaisseur — voilà ce qui fait d'un immeuble de logement un morceau de ville. Sur la Part des Anges, cette exigence a commandé la conception des rez-de-chaussée : la crèche, les bureaux, les halls résidentiels y composent un socle qui n'est pas aveugle.
Le jardin commun. Il est le seuil horizontal de l'opération. Ni parc public ni jardin privé, il suppose une gestion partagée, une appropriation possible, une lecture claire de ses limites. Le sol y est essentiel — sol vivant, pleine terre, sol hydraulique. Michel Desvigne, dans Intermediate Natures, a montré que ces sols intermédiaires ne sont pas des décors mais des matrices.
Le seuil, à BUPA, n'est donc jamais une ligne. Il est un ensemble d'épaisseurs articulées : palier, coursive, porche, jardin. Chacune a son usage propre ; ensemble, elles constituent le système du commun domestique.
IIILe commun comme infrastructure
Le commun dans le logement, c'est l'ensemble des lieux et des dispositifs qui appartiennent à tous les habitants d'une opération et qui rendent possible la vie entre eux. C'est une infrastructure au sens fort : ce qui porte, ce qui permet, ce qui, si on l'oublie, fait s'effondrer le reste.
Paul Chemetov, dans 20 000 mots pour la ville, écrit que le logement public n'est pas seulement un toit mais une culture — c'est-à-dire un ensemble de lieux communs, de gestes partagés, de services silencieux. Le logement n'est pas une somme de cellules ; c'est un dispositif civique. Sans commun, il n'y a pas de logement, il y a une juxtaposition de chambres.
Cette lecture commande plusieurs conséquences à BUPA : le commun est un poste de projet, pas un reliquat — chiffré, dessiné, orienté, éclairé, au même titre que les logements. Le commun a besoin d'une lumière propre — un lieu partagé sombre est un lieu abandonné. Le commun doit avoir un sol — non pas un revêtement, mais un sol vivant. Le commun doit être géré — un local partagé non géré devient un local fermé. Le commun a un coût d'usage positif — il réduit le turn-over, protège les parties privatives, prolonge la vie du bâtiment.
IVTypologies du partage — cinq dispositifs BUPA
Il faut, pour que la thèse soit opérante, descendre au niveau des dispositifs. Voici cinq typologies du partage que BUPA défend, éprouve et documente dans son BOOK 2024.
- La cuisine commune d'étage ou de rez-de-chaussée. Lieu central des typologies étudiantes et FJT, ouverte, éclairée, traversante, dimensionnée pour accueillir effectivement plusieurs tablées. Sur la Résidence étudiante 137 logements, elle est un organe. Sur le FJT Floirac, elle est la raison même du programme.
- La salle commune polyvalente. Lieu réservable, où l'on tient une réunion de copropriété, une fête de famille qui ne tient pas dans le logement, un atelier d'enfants, une réunion de voisins. À Floirac, elle est constitutive.
- Le local vélos-poussettes généreux. Jamais comme reliquat. Un local pleine terre, accessible sans marche, éclairé, ventilé, dimensionné au-delà des ratios minima, change la manière d'habiter. Sur Choisy-le-Roi, sur la Part des Anges, cette exigence a été tenue.
- Le jardin commun planté en pleine terre. Non pas une terrasse technique avec bacs, mais un sol vivant, hydraulique, planté. Michel Desvigne nous rappelle que les sols vivants sont les matrices du projet. Sur la Part des Anges, le cœur d'îlot planté est l'organe du commun.
- La coursive habitée. Distribution plus prolongation, seuil plus orientation supplémentaire. Typologie de transition entre la rue et le logement, elle demande un dessin généreux et une ventilation climatique pensée. Elle transforme la circulation en vie.
À ces cinq typologies s'ajoutent, selon les programmes, des dispositifs spécifiques : buanderie commune, chambre d'hôtes mutualisée, atelier, local associatif, local poussettes séparé du local vélos. Toutes ces surfaces ont en commun d'être les premières sacrifiées en phase de bilan. Toutes ont en commun d'être les matrices du commun.
VLe partage comme économie longue
Il faut répondre à l'objection économique. Elle revient toujours. Tout cela coûte, me dira-t-on. Tout cela grève le bilan.
Je tiens l'argument inverse. Le commun est une économie — à condition de mesurer l'économie à la bonne échelle de temps. Le coût d'usage d'une opération, lu sur trente ou cinquante ans, dépend peu de l'optimisation initiale des mètres carrés et beaucoup de la qualité du voisinage, de la stabilité des locataires, de l'appropriation des lieux, de la faible dégradation des parties partagées. Une opération avec un vrai jardin commun, une coursive habitée, une cuisine commune active, se dégrade moins, se loue plus vite, se renouvelle moins. Les bailleurs sociaux le savent : la vacance et le turn-over coûtent plus cher que la surface.
Lacaton, Vassal et Druot l'ont démontré opération après opération : le surcoût apparent de la générosité spatiale est un sous-coût à long terme. Transformer plutôt que démolir. Ajouter plutôt que réduire. Prolonger plutôt que rogner. Ce sont des règles d'économie, pas de largesse.
La frugalité, au sens BUPA, ce n'est pas la privation, c'est la juste allocation. Donner à la cuisine sa table, donner au seuil son épaisseur, donner au commun son sol — c'est ne pas gaspiller en individuel ce qui gagne à être partagé. C'est l'inverse du minimalisme qui confisque.
Enfin, le réemploi trouve dans le commun son terrain privilégié. Les matériaux réemployés sont plus légitimement mis en œuvre dans les lieux partagés, où ils racontent une histoire collective, que dans l'intime privé. Un banc de palier fait d'un bois retrouvé, un pavé de cour issu d'un ancien site, une porte de local communal réemployée : ces choses, au sens où Solà-Morales parle de cosas, fondent une mémoire du lieu.
VICe que clôture la série 2 — le dedans se prolonge
Il faut, pour clôturer la série Habiter, relire l'ensemble comme un seul mouvement.
Le volet I a posé l'intériorité comme enjeu premier du logement. Le volet II a fait de la lumière un matériau. Le volet III a fait du plan un acte politique. Le volet IV — celui que vous finissez de lire — prolonge le dedans dans le partage. Il dit : l'intériorité, la lumière, le plan ne suffisent pas. Il faut encore la cuisine qui reçoit, le seuil qui épaissit, le commun qui tient. Le dedans se prolonge.
La thèse qui clôture la série est simple. Habiter, pour BUPA, c'est ne jamais séparer le dedans du partage. C'est refuser que l'intériorité devienne repli. C'est refuser que le commun devienne charge. C'est tenir, projet après projet, la continuité entre la table de la cuisine et le jardin de l'îlot.
Cette thèse a un corollaire : aucun des termes du lexique BUPA ne fonctionne seul. Le seuil appelle la porosité, qui appelle le traversant, qui appelle le gradient, qui appelle le socle actif, qui appelle la pleine terre, qui appelle le sol. Ce n'est pas une liste ; c'est un système. Et ce système a un nom, celui par lequel cette série s'achève : le commun.
Clôture — Habiter ensemble, tenir la thèse
Il est temps de fermer. Je voudrais, pour conclure, ramener cette thèse à quelques images concrètes tirées de nos opérations. À la Part des Anges (Villenave d'Ornon, 154 logements + crèche + bureaux), le cœur d'îlot planté, la crèche au rez-de-chaussée, les halls traversants, les cuisines dimensionnées pour une table, forment un système du commun. À la Résidence étudiante 137 logements R+7, la cuisine commune d'étage est le lieu où la juxtaposition de T1 devient communauté. Au FJT de Floirac (Aquitanis), les lieux partagés sont la raison même du programme. À Choisy-le-Roi (Profimob, 2025), le traitement des paliers, la porosité du rez-de-chaussée et le local vélos en pleine terre tiennent l'opération dans le tissu existant.
Au Grand Hôtel de Biscarrosse (Profimob, 2013), l'hospitalité touristique nous a appris quelque chose que nous reportons au logement : le commun hôtelier — salon, salle à manger, jardin — est le modèle d'un commun résidentiel qui marche. Un hall qui accueille est un hall qui tient.
Cet essai clôture la série 2 Habiter — essais sur l'intérieur domestique. Les quatre volets — 131, 137, 143, 147 — forment désormais un corpus. Ils se relisent ensemble. Ils se citent ensemble. Ils forment la ligne éditoriale de l'agence sur le logement, pour 2026 et au-delà.
La cuisine, le seuil et le commun : trois mots pour refermer une série. Et pour dire, une dernière fois avant d'ouvrir un autre chantier théorique, que BUPA fait des logements où il fait bon être dedans et où il fait bon sortir sur le palier.
Signature
Frantz Buhler, architecte DPLG — fondateur BUPA Architectures, Bordeaux
Série 2 — Habiter : essais sur l'intérieur domestique — volet IV — CLÔTURE. Aligné socle théorique BUPA — Gailhoustet-Renaudie, Lacaton-Vassal-Druot, Chemetov, Secchi, Teyssot, Solà-Morales, Corboz, Desvigne. Adossé au BOOK 2024 — Part des Anges, Résidence étudiante, FJT Floirac, Choisy-le-Roi, Grand Hôtel Biscarrosse. Destinations : bupa.pro/essais, AMC, d'A, Traits urbains, Criticat, Le Moniteur, EcologiK.